La reine
:
Ah ! C'était cela ! Ce murmure bas,
Bourdonnement sourd qui court, bruit et vole
Dans tout le palais... Rien n'arrêtera
La faucheuse de vie en son noir envol
Le valet
Hector :
Ce matin même a lieu la mise en bière
De Kronemburg, sous les yeux de sa mère
De ses trois frères, et même de ses beaux-frères
Puis la procession vers le cimetière...
(un silence)
Aussi, nul n'est plus en disposition
D'aller courir après cerfs, biches et faons...
La reine
(s'adressant à la forme informe sous le lit) :
Léon ! Tu vois ce qu'il te reste à faire !
Debout ! Prestement ! Enfile tes affaires !
L'ensemble
de la cour (s'adressant au public après une minute de silence complet
sur le plateau) :
Mais le roi Léon, dans son sommeil de plomb, point ne répond...
Faudra-t-il faire sonner le clairon ?
Faudra-t-il faire tonner le canon ?
On n'a jamais vu ça, nom de nom !
La reine
(secouant la couette du lit) :
Mon bon Léon, sors donc de l'édredon !
(puis, secouette la couant car s'énervant) :
Ce n'est certes pas dans ses habitudes
Lui qui est si fervent d'exactitude !
(un temps de réflexion d'environ 3 secondes et demie au total)
Oh, Hector, tire-le de son hébétude !
Mon cœur redoute quelque vile turpitude...
Le valet
Hector : (à la reine)
A vos ordres ma Reine ! (au roi) Oh ! bon Léon XI !
Roi de vos sujets polis comme le bronze
L'heure de votre glorieux réveil sonne, sonne,
A l'horloge du beffroi de... Carcassonne !
La Reine
(à Hector) :
Ce fainéant mérite d'être secoué
Allez, Hector, il faut le réveiller !
Le valet
Hector (à la reine) :
C'est que... mon humble personne tremblotoit
A l'idée d'infliger quelconque effroi
A ce... cet... ce... Hé ! C'est quand même le roi !
Dans ses nobles veines, royal sang tournoie !
(il s'approche du lit en faisant un signe de croix furtif)
Holà, mon Sire, si je puis me permettre...
De grâce debout ! (à l'ensemble de la cour) Ouvrez donc les
fenêtres !
L'air vif lui fouettera peut être les sangs !
(au roi) Tra La La ! Ouh, ouh ! C'est l'heure maintenant !
Le valet tire doucement l'édredon et découvre un tas de coussins
imitant vaguement une forme humaine, habile stratagème par lequel
le Roi Léon a fait croire à sa présence physique (quoiqu'endormie)
dans la pièce depuis le début de la pièce.
L'ensemble
de la cour :
Ah Ciel ! Mon Dieu ! Surprise ! Effarement !
La reine
:
Ah ! Le scélérat ! Il... il n'est pas là...
L'Hallebardier
(s'avançant de trois pas vers le lit pour constater) :
C'est pas Léon ! C'est rien qu'des oreillers sous l'édredon !
(La reine
lui lance un regard noir, le valet toussote et l'ensemble de la cour
lève les yeux au ciel. L'hallebardier regagne sa place tout en marmonnant
: )
C'était quand même pas mal ! Pour une fois que j'trouve une rime,
pourquoi qu'c'est toujours moi qu'on brime... C'est pas pass'que je
jacqute pas bien en vers qu'y faut me regarder de travers ! Oui c'est
sûr ! J'chu peut-être ignorant, mais j'chu quand même pas si bête...
A cet
instant, le roi Léon entre en titubant sur la gauche de la scène et
se raccroche au rideau.
L'ensemble
de la cour (levant les bras au ciel) :
Joie ! Hosanna ! Le roi est là ! Le roi est là !!!
La reine
(au roi) :
Oh, ciel, par St Jacques ! Vous êtes tout patraque !
Le roi
(étouffant un hoquet) :
Bonsoir chou, n'êtes vous point déjà couchée ?
La reine
(interloquée) :
...
(en fait, elle ne dit rien)
Le valet
Hector :
Mais Sire, juste une petite remarque, un rien...
Si je puis me permettre : c'est le matin !
Le roi
:
Mâtin ?! Vous... vous êtes débât jedouts ?... Jébadebou ?...Euh, déjà
réveillés indeed !!!... Diantre...
La reine
(d'un ton vif) :
Tu es empourpré ! Où as-tu traîné ?
L'hallebardier
(parlant dans sa hallebarbe) :
Avec quelle traînée...
Le roi
:
Pfuiii ! C'est l'air de la nuit qui m'a rosi
Et... et la fraîcheur vive de la rosée...
L'hallebardier
(toujours dans sa hallebarbe) :
Ou le petit rosé...
La reine
:
Non Léon ! Ne nous prend pas pour des... Bon...
Bon sang ! Sois digne, pour l'honneur des Bourbons !
Vite et sans détours, je t'en prie répond
Pour l'amour du ciel : où étais-tu donc ?
Le roi
(hagard) :
Mordiou, c'est que c'est... c'est une longue histoire Et pour la conter,
il me faut m'asseoir (il attrape une chaise et s'assoit) Permettez
que je parle sans vers ni rimes...
L'hallebardier
(toujours dans sa hallebarbe, l'air content de lui) :
Il a bu au moins vingt verres de bibinne...
Le roi
:
Voilà, en deux mots, il s'agit... euh..., voyons,... récapitulons...
Ah oui ! Cette nuit, je fus assailli d'insomnies... J'étais rond !
Non, que dis-je ? Je tournais en rond ! Dans mon lit... Et une autre
question tournait en rond dans ma tête, mais dans l'autre sens ! Pourquoi
diantre me turlupinais-je ? C'était... c'était une histoire de pots,
euh... d'impôts impayés par un producteur de Beaujolais. Oui, c'est
ça, farpaitement ! Je suis descendu du lit par l'escalier de secours,
et je m'suis dit : "on va voir ce qu'on va boire, non, mais, oh !".
Alors, j'ai enfourché mon infidèle, euh mon fidèle destrier et je
suizallézété visiter le beau Jolais, et j'o l'ai averti comme suit
: "Si tu paies pas, tu vas trinquer !" Là il a ri, car y savait pas
qui j'étais. Je devins rouge, quand sa femme arriva : elle était sous
le balcon pendant toute notre conversation. Je veux lui tirer les
verres du nez, mais en vain. Elle tergiverse : "Oui, c'qui est à payer
sera payé, dit-elle, mais notre pécule s'use". " Marthe, y n'y comprend
rien ! reprend le mari bizarre". "Vot'gars, y m'énerve, dis-je à la
femme, c'est rien qu'un vieux sot terne...". Là, il devint blanc comme
un linge et murmura entre ses dents : " T'es qui là, à me parler comme
ça..." Sa femme le supplie " Arrête chéri ! ", mais, tel un coq, tel
un fou, son chéri brandit un sabre. Par chance, il ne cogna que la
table. Surgit alors une cousine qui crie à l'adresse du mari : "Mais
Raoul ! C'est le Roi en personne !" Et lui, tout confit : "C'est vrai
Marie-Louise ? Ben ça alors !" Et il demeura bouche bée, pétrifié,
tout comme son frère jumeau qui apparu alors et ne le lâcha plus d'un
doigt... La cousine porte au lit ces deux honteux, puis repart à travers
champ, pagne à la main, passe au bord de l'étang, et va se coucher
dans son moulin qui prend au passage un bon coup dans l'aile. Resté
seul avec la femme, elle change subitement d'attitude : elle se confond
en excuses et se montre fort généreuse, m'apportant bientôt des gourmandises
toujours plus exquises : "Car est-ce un mal de faire plaisir au roi
?" soupire-t-elle sans cesse. Je ne sais plus à quel Saint me vouer.
Aussi, me propose-t-elle de régler rapidement l'affaire qui nous concerne.
Le marché est finalement conclu, et je me retrouve donc les bourses
vides... euh, non, pleines bien sûr. J'étais plein ! Il ne me restait
plus qu'à rapporter derechef, avec la plus grande diligence et la
douce satisfaction du devoir accompli, l'argent des impôts vers les
coffres du château. Si j'arrive avec du retard, c'est que sur la route
il y avait des bouchons !
La reine
:
Comme toi, ton histoire ne tient pas debout...
Que cache ce charabia, allons, avoue...
Dans un
silence devenu embarrassant, on entend alors le bruit salvateur d'un
cheval qui s'approche au galop. Le valet s'approche de la fenêtre,
scrute l'horizon et déclare :
Hector
:
L'homme s'approche et réduit déjà les gaz,
Serait-ce le messager zélé des princes ?
Oui ! il arbore sur son fidèle Pégase
Les couleurs du homard rouge à trois pinces.
On entend
bientôt des bruits de pas monter quatre à quatre et résonner de manière
sépulcrale dans l'escalier hélicoïdal. Enfin, le zélé messager entre
en scène d'une démarche fière, conscient des retombées historiques
éventuelles du message qu'il doit transmettre.
Le zélé
messager, d'une voix altière (quoiqu'un peu haletante à cause des
escaliers) :
Je porte ici un message pour le roi
Hallebardier, fais vite ! Annonce-moi !
L'hallebardier
(au roi) :
Un message en toute urgence pour le roi !
Le roi
:
Et bien soit ! Qu'il avance et vienne à moi !
L'hallebardier
(au zélé messager) :
Par ordre du roi ! Vite, avance-toi !
Le zélé
messager fait trois petits pas, la révérence, sort son message, entreprend
de le déchiffrer puis déclame :
" Message
du comte Hubert, qu'il faut qu'on lise :
Sire ! le Duc de Guise n'en fait qu'à sa guise ! "
Le roi
:
Et c'est tout ?
Le zélé
messager :
Certes, ça paraît un peu court...
Ah mais, j'y songe, suis-je vraiment balourd !
(le zélé messager tourne son parchemin)
Y'en a derrière aussi ! hum, je poursuis...
" A droite après le pont de Clamecy,
Deuxième à gauche après le cimetière "
...Euh, excusez ! ça c'est l'itinéraire...
" Ce Duc félon a fait bien grand chemin
Il nargue et assiège depuis tôt matin
Notre bonne ville de Romorantin
Sire, accourrez guerroyer ce vilain "
...
Ensuite le comte Hubert a déclaré,
Mais cela vous était-il destiné ?
" Félez toutes les cloches, sonnez le tocsin !
Chauffez toutes nos huiles, ébouillantez bien !
Vite, bouchez tous les trous avec du... pain !
Non ! Pas le pain, nous en aurons besoin ! "
Le roi
:
Suffit ! Ah, comme ça ce Duc scélérat
Guerroie sur mes terres ! Allons de ce pas
Lever l'armée et laver cet affront
Nous irons, nous verrons et nous vaincrons !
L'ensemble
de la cour :
Et si non ?
Le roi
:
Et bien, nous chevaucherons,
nous combattrons et nous (glups) périrons...
La reine,
Hector, l'hallebardier :
La guerre est déclarée ! Tristesse ! Malheur !
L'ensemble
de la cour :
Malheur ! Oh, malheur ! Sombres et cruelles heures !
Dans une
ambiance lourde comme un kouglof belge, Hector, l'hallebardier, le
messager, ainsi que l'ensemble de la cour, s'éloignent la tête basse
et disparaissent dans les coulisses sans se marcher sur les pieds.
Fin
de la première scène.
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à la suite : Acte 1, scène 2