Sommaire Bébert

 

Plan de Grenoble,
ville natale d'Emile Boquet

 

 

BOQUET - Emile (1936 - 1984)

Emile Boquet naquit en pleine nuit le jour même de son anniversaire. Son père, en bleu de travail, attendait l'événement depuis longtemps. Il en eut bien de la chance que son fils premier eu l'idée de nacquire au monde pendant sa période repos des 3/8, et en plus en dehors d'un tournoi de boules. Quant à sa mère, elle arriva juste à temps à la clinique pour assister à la chose, car le tramway de Grenoble qu'elle empruntait tous les lundis avait crevé et, par le fait, failli dérailler. C'est donc dans la nuit du lundi au mardi qu'Emile Boquet naquit. Dont acte.

Le terrible incident ferroviaire natal marqua Emile à vie : toute son existence fut désormais placée sous le signe du T (qui veut dire Tramway). Quand, adolescent, il se rend avec ses camarades au lycée Durimbaud, il ne peut s'empêcher de frémir rétroactivement à chaque fois qu'il monte dans une de ces infernales machines ferroviaires. Pour donner le change, il sifflote "Ta Katie t'a quitté" en s'accompagnant des dents et des genoux. Malheureusement, ses compagnons, fins observateurs, ne sont pas dupes de cette désinvolture affichée. Ils se moquent d'un air narquois : "Te fais pas de bile, Boquet". Ah, cruelle jeunesse qui raille ceux qui ont la phobie du rail.

Pourtant, cette blessure qui le tenaille deviendra pour Emile le forgeron de son caractère trempé, l'aiguillon de sa destinée, le poinçon qui va l'enfoncer, qui va... (à la réflexion, oublions le poinçon). Le jour de ses 20 ans, il décide de chercher dans le tréfonds de son être, et pour les beaux yeux de Rebecca, la force d'affronter sa peur phobique. L'après-midi même, il pénètre courageusement dans la pénombre du magasin du père Goriot "Au Jouet Farceur" et achète avec toutes ses économies le plus beau modèle de tramway électrique. Trois ans plus tard, après bien des week-ends d'intense travail psychologique, le circuit est enfin monté. Le processus de blocage émotionnel se transfère dès lors des tramways aux sous-marins. C'est une guérison partielle certes, mais très avantageuse quand on habite Grenoble. A la fin de son sursis militaire, Emile Boquet évite de peu la marine et part faire ses classes dans les chasseurs alpins. Puis il épouse Cynthia, la sœur aînée de Rebecca (1).

Pour se prouver sa parfaite guérison, il passe alors le concours des conducteurs de trams qu'il réussit brillamment. Dans la foulée du succès, le monde semble lui appartenir et il déménage à St Léon sur Vézère, en Dordogne. N'y trouvant pas d'emploi, il retourne précipitamment à Grenoble où il est affecté sur la ligne n° 3. Sa longue carrière se déroule désormais paisiblement, à peine troublée par d'anciens camarades de lycée qui, empruntant quelquefois la ligne et ne sachant que dire pour lancer la conversation, lancent un sempiternel et lamentable : "Alors, tu te fais plus de bile, Boquet ?"

La vie d'Emile Boquet eut sans doute été exemplaire s'il avait fini écrasé par un tramway, et si ç'avait été celui-là même dans lequel il avait failli naître, quel symbole ! Malheureusement, c'était un homme qui ratait ses sorties comme ses entrées : il mourut bêtement en ouvrant la porte de son réfrigérateur (2).

 

(1) Le rêve de la belle Rebecca était de vivre à St Nazaire, au grand désespoir d'Emile qui dut se contenter de sa sœur Cynthia, moins jolie mais qui réussissait mieux le gigot d'agneau.

(2) La police n'a toujours pas élucidé cette ténébreuse affaire. A-t-elle un rapport avec la mystérieuse disparition de Kékulé Von Stravonitz ? A ce jour, aucune hypothèse n'est à écarter, mais rien n'est moins sûr.

 

Page suivanteRetour au sommairePage précédente