Emile Boquet naquit en
pleine nuit le jour même de son anniversaire. Son père, en bleu de
travail, attendait l'événement depuis longtemps. Il en eut bien de
la chance que son fils premier eu l'idée de nacquire au monde pendant
sa période repos des 3/8, et en plus en dehors d'un tournoi de boules.
Quant à sa mère, elle arriva juste à temps à la clinique pour assister
à la chose, car le tramway de Grenoble qu'elle empruntait tous les
lundis avait crevé et, par le fait, failli dérailler. C'est donc dans
la nuit du lundi au mardi qu'Emile Boquet naquit. Dont acte.
Le terrible incident ferroviaire
natal marqua Emile à vie : toute son existence fut désormais placée
sous le signe du T (qui veut dire Tramway). Quand, adolescent,
il se rend avec ses camarades au lycée Durimbaud, il ne peut s'empêcher
de frémir rétroactivement à chaque fois qu'il monte dans une de ces
infernales machines ferroviaires. Pour donner le change, il sifflote
"Ta Katie t'a quitté" en s'accompagnant des dents et des genoux.
Malheureusement, ses compagnons, fins observateurs, ne sont pas dupes
de cette désinvolture affichée. Ils se moquent d'un air narquois :
"Te fais pas de bile, Boquet". Ah, cruelle jeunesse qui raille
ceux qui ont la phobie du rail.
Pourtant, cette blessure
qui le tenaille deviendra pour Emile le forgeron de son caractère
trempé, l'aiguillon de sa destinée, le poinçon qui va l'enfoncer,
qui va... (à la réflexion, oublions le poinçon). Le jour de ses 20
ans, il décide de chercher dans le tréfonds de son être, et pour les
beaux yeux de Rebecca, la force d'affronter sa peur phobique. L'après-midi
même, il pénètre courageusement dans la pénombre du magasin du père
Goriot "Au Jouet Farceur" et achète avec toutes ses économies
le plus beau modèle de tramway électrique. Trois ans plus tard, après
bien des week-ends d'intense travail psychologique, le circuit est
enfin monté. Le processus de blocage émotionnel se transfère dès lors
des tramways aux sous-marins. C'est une guérison partielle certes,
mais très avantageuse quand on habite Grenoble. A la fin de son sursis
militaire, Emile Boquet évite de peu la marine et part faire ses classes
dans les chasseurs alpins. Puis il épouse Cynthia, la sœur aînée de
Rebecca (1).
Pour se prouver sa parfaite
guérison, il passe alors le concours des conducteurs de trams qu'il
réussit brillamment. Dans la foulée du succès, le monde semble lui
appartenir et il déménage à St Léon sur Vézère, en Dordogne. N'y trouvant
pas d'emploi, il retourne précipitamment à Grenoble où il est affecté
sur la ligne n° 3. Sa longue carrière se déroule désormais paisiblement,
à peine troublée par d'anciens camarades de lycée qui, empruntant
quelquefois la ligne et ne sachant que dire pour lancer la conversation,
lancent un sempiternel et lamentable : "Alors, tu te fais plus
de bile, Boquet ?"
La vie d'Emile Boquet
eut sans doute été exemplaire s'il avait fini écrasé par un tramway,
et si ç'avait été celui-là même dans lequel il avait failli naître,
quel symbole ! Malheureusement, c'était un homme qui ratait ses sorties
comme ses entrées : il mourut bêtement en ouvrant la porte de son
réfrigérateur (2).
(1)
Le rêve de la belle Rebecca était de vivre à St Nazaire, au grand
désespoir d'Emile qui dut se contenter de sa sœur Cynthia, moins jolie
mais qui réussissait mieux le gigot d'agneau.
(2)
La police n'a toujours pas élucidé cette ténébreuse affaire. A-t-elle
un rapport avec la mystérieuse disparition de Kékulé
Von Stravonitz ? A ce jour, aucune hypothèse n'est à écarter,
mais rien n'est moins sûr.