Sommaire Bébert

 

L'ouvrage inachevé
a été adapté au cinéma
dans un (très) court métrage.

(Photo : Woody Allen dans le rôle principal d'Albert
)

 

 

OUVRAGE INACHEVÉ (L')

 

Chapitre 1

 

Albert soupira, repoussa la mèche qui lui tombait entre les yeux et relut pour la vingtième fois la phrase qu'il venait d'écrire le matin même d'une écriture nerveuse : Tout est différent de ce qui n'est pas pareil. Il soupira à nouveau, puis se servit une nouvelle tasse de thé. Ce qui l'accablait, à vrai dire, c'était qu'il était incapable de deviner si cette théorie, sa propre découverte en fait, donnait une vision optimiste ou pessimiste de la marche de l'univers. Rongé par l'incertitude, il prit la résolution d'approfondir la question tous les jeudis soirs. Il ouvrit son agenda et encadra systématiquement de rouge la plage horaire 18h25-19h de tous les jeudis à venir qu'il put trouver. Par chance, cela tombait toujours entre la fin de sa sieste et le début de ses cours de tango par correspondance. Ainsi, il serait en excellente condition, pensait-il, pour découvrir plus rapidement les imbrications de sa théorie et en révéler les nombreuses conséquences qu'elle ne devait pas manquer de receler.

Il posa enfin son stylo rouge mais ne put s'empêcher de le mâchouiller fébrilement. Il lui semblait, en effet, qu'il tenait là une idée si pertinente qu'elle risquait de bouleverser la vie quotidienne des générations futures. Il savait bien, hélas, qu'il lui faudrait être patient, supporter bien des quolibets, car aussi vrai que nul n'est prophète en son pays, nul génie n'est reconnu de son vivant, à l'exception notable de Jean Pierre Foucault. Pourtant, la vérité finit toujours par éclater à l'autre bout du tunnel. Cette pensée pleine d'espoir le rasséréna.

Dehors, le soleil se couchait dans d'épaisses couvertures de nuages oranges. L'astre glissa derrière un coussin de brume violette aux reflets mordorés, puis disparu sans crier gare, laissant le champ libre à la nuit qui en profita lâchement pour surgir à l'improviste. Albert se leva enfin, se dirigea vers la cuisine, pris machinalement le décapsuleur dans la vague intention de faire des carottes râpées quand soudain le téléphone sonna de manière inattendue.

- " Allô ? " fit-il en décrochant le combiné, un peu honteux de n'avoir pas pu trouver quelque chose de plus original à dire.

- " ...... ..... .. ........ ... ... .. ............ .. ! "

- " Non ?! Pas possible ! C'est vraiment incroyable ! "

- " ....... ...... ...... ....... ....... ......... . ..... ........ ........ ........... . ...... ..... ...... "

- " Attendez ! Surtout ne bougez pas ! Le temps d'enfiler une veste, de prendre un taxi, et... "

- " ..... ........ ....... ...... ....... ....... ....... ... "

- " Entendu, au 8 rue Brighton, je passe d'abord chez vous prendre le canari et un sac de plâtre ".

- " ......... !!! "

- " Oui, je... "

- " ... ! ......! ..................... "

- En effet ! Je prendrais aussi un peu de ficelle au cas où... "

- " ............. ...... ........ ............ . . ............ "

- " D'accord, ne vous inquiétez pas. Tenez bon, j'arrive... "

 

Page suivanteRetour au sommairePage précédente